Une nouvelle tweetstory (une histoire gazouillée, en quelque sorte) de Nicolas Delesalle.

S'il ne la retranscrit pas dans son blog, elle sera au moins ici, à la portée des yeux de ceux qui apprécient ce gazouilleur.

Ca a commencé comme ça :


Dans treize minutes, je raconte une tweetstory bizarre mais pas horrible, parce que celle qui est horrible fait dans les 250 tweets.

puis est venue la suite, en 32 gazouillis :

  • J'ai reçu une lettre très étrange. On en reçoit souvent au journal. Mais celle-ci est vraiment différente. Je vous la cite in extenso.
  • « Bonjour. Je vous écris, vous ne me connaissez pas, mais je ne sais pas à qui écrire, alors je vous écris à vous.
  • Je vous écris et je ne sais pas si vous allez me lire, mais l'idée même que vous puissiez me lire...
  • L'idée même que quelqu'un lise ces mots, mes mots, ça me touche, ça me fait du bien, je n'écris jamais.
  • Je me demande quel est le taux de suicide chez les grutiers. Oui, je me demande.
  • Ça vous paraîtra un peu étrange comme question et c'est vrai qu'elle est étrange ma question.
  • Personne ne se demande quel est le taux de suicide chez les grutiers. Personne.
  • Ce n'est pas que les gens ne s'intéressent pas à la question du suicide chez les grutiers. Non, je ne crois pas.
  • C'est simplement qu'ils ne pensent pas immédiatement aux grutiers quand on leur parle de suicide.
  • Ils pensent aux policiers, aux salariés d'Orange, aux garde-forestiers, aux prisonniers, aux adolescents, aux vieux désespérés.
  • Ils ne pensent pas aux grutiers. Au fond, personne ne pense aux grutiers. Jamais.
  • Les grues hérissent le monde, mais d'une manière générale, suicide ou pas, les gens ne s'intéressent pas aux grutiers.
  • L'indifférence envers les grutiers commence très tôt. Je le pense vraiment. Aucun enfant ne veut devenir grutier.
  • Aucun adulte ne connaît personnellement un grutier. Enfin, je n'en connais pas.
  • Un médecin, un avocat, un journaliste, un vétérinaire, un conducteur de RER, un garagiste ou un boulanger. Pas de grutier.
  • Les gens n'ont aucun contact avec les grutiers. C'est comme si les grutiers vivaient en vase clos dans leur monde. Entre eux. Ou seuls.
  • Comme s'ils vivaient dans des villes secrètes hors du monde. Ou seuls chez eux. Je ne sais pas.
  • Peut-être que les grutiers sont plus timides que les boulangers ou les médecins.
  • Peut-être que leur isolement en cabine les conduit à préférer le silence, la solitude. A force.
  • C'est pourtant un beau métier grutier. Ils construisent nos villes, ils déplacent des tonnes de matériel avec un doigt.
  • Ils voient le monde d'en haut. Ils sont un peu les pilotes d'un avion immobile.
  • J'ai longtemps trouvé que les grues ressemblaient à des libellules géantes.
  • Des libellules auxquelles on aurait arraché les ailes et dont on aurait fixé l'abdomen au sol avec un clou monstrueux.
  • Je ne veux pas vous effrayer avec mes comparaisons, mais pour moi, un grue, c'est un être vivant.
  • Une bête en métal, une locomotive verticale, un dragon, quelque chose de très puissant et de fin à la fois.
  • Le grutier, quand il monte dans sa grue, il décolle au-dessus de la ville, mais il ne touche pas le ciel non plus.
  • Il est coincé entre les deux mondes, celui d'en bas, celui d'en haut, il est seul, toujours seul dans sa cabine. Un apatride.
  • Et personne ne pense à lui, personne jamais ne lui parle.
  • Voilà. Ça m'a fait du bien de vous parler. Je ne parle pas souvent. Je n'envoie de lettre à personne.
  • J'ai trouvé votre nom au bas d'un article que je n'ai pas lu, chez le dentiste.
  • J'ai eu envie de vous écrire. C'est parce que je me sens un peu seul. Au revoir. Merci. »
  • Voilà. Ce n'est pas signé. Pas d'adresse. Monde étrange. Je regarde les grues différemment depuis cette lettre.

Fin de l'histoire. Nul doute que vous aussi, la prochaine fois que votre regard croisera un nid de grues, il remontera jusqu'à la minuscule cabine, là haut, pour essayer d'apercevoir celui qui ne parle à personne et qui soulève, avec son doigt, des tonnes de ferraille et de béton.